Classe d’Insertion Professionnelle

 

 

Un enjeu artistique m’apparaît fondamental lorsqu’il est question de penser ce qu’est la formation d’un danseur classique d’aujourd’hui. Il s’agit en l’occurrence de repenser le rapport entre corps classique et corps actuel, sous l’éclairage des ruptures, tout autant que celui des filiations.

 

Je suis en effet convaincu de la possibilité, de la nécessité, de replacer la pratique de la danse classique dans la dynamique de développement de la pensée artistique actuelle, dont elle est trop souvent absente.

 

Les autres arts (musical, lyrique, théâtral) se sont engagés depuis longtemps déjà, avec les succès que l’on sait, dans d’autres approches de la question de l’interprétation - au sens large du terme - des œuvres. Les danses dites contemporaines ou historiques (notamment baroque) ont su depuis longtemps « convertir l’essai ». De fait, je considère qu’un champ d’exploration illimité s’ouvre à nos yeux si l’on veut bien considérer la danse classique, sous le principe des relectures d’œuvres.

 

 

Jean-Christophe Paré

Directeur des études

 

Les pièces chorégraphiques créées durant l’année 2007/2008

 

« Approcher les Sylphides » (Durée : environ 15 minutes)

 

C’est à partir de quelques extraits du ballet « Les Sylphides » de Michel Fokine qu’est constituée la base même de ce projet chorégraphique. De façon collégiale, les artistes et pédagogues responsables de la transmission de cette danse ont élaboré une composition permettant de convoquer au plus près la poétique de fond de l’œuvre. Si l’effectif d’origine, selon les versions, est d’environ 20 danseuses, il s’agit ici d’une « réduction » pour 5 danseuses.

 

En 1909, lorsqu’il crée ce chef d’œuvre, le chorégraphe est clairement sous l’influence d’Isadora Duncan, artiste atypique du début du siècle, éminente représentante d’une nouvelle forme dite « libre » de la danse.

 

L’enjeu est d’aborder au plus près les intentions d’origine de Fokine. La haute maîtrise formelle du geste expressif qu’il invente ici n’aurait pu germer dans son esprit sans la (re)connaissance profonde d’une danse classique directement reliée au romantisme du milieu du siècle précédent. Mais c’est en intégrant de nouvelles composantes de l’expression dansée d’Isadora et en cherchant à rompre avec la question de la narration qu’il apporte un éclairage nouveau sur le matériau gestuel de la fluidité et de l’évanescence.

 

En passant de La Sylphide, être intouchable, âme insaisissable (ensorcelée, la Sylphide perd ses ailes et meurt lorsque son amoureux, enfin, la saisit), à son image plurielle, le chorégraphe transforme cette figure archétypale en de pures projections mentales s’échappant des rêveries d’un poète. Interpréter les « Sylphides », que l’on considère comme le premier ballet « moderne » né depuis le monde des classiques, permet aux danseuses de la CIP d’entrer dans l’expression d’une danse à la fois pleinement assumée  tout en étant déjà placée dans une relation distanciée avec ses constituants fondamentaux. On touche ici à la problématique de l’évolution du Beau académique.  

 

 

« Juste sur la Pointe » Première représentation : 16 février 08 Hivernales d’Avignon - durée 21 minutes

 

En périphérie de la création de Michel Kéléménis, « Tatoo », pour le Ballet National de Marseille en novembre 2007, il y a le souhait d’entreprendre, pour la CIP, une rencontre par le geste, avec l’univers de ce chorégraphe.

 

Un objet s’élabore, une esquisse de pièce chorégraphique. La rencontre devient l’objet même de cette composition. L’atelier est alors le lieu de fabrication d’un élément de culture chorégraphique « active ».

 

« Tatoo » est un face à face entre l’imaginaire corporel des interprètes de la danse classique et celui de Michel Kéléménis, cet homme traversé par une histoire de corps trouvant ses fondements dans la gymnastique ou encore, chez D. Bagouet…

 

Plutôt que de prétendre décrire une trajectoire artistique, nous choisissons d’interroger une manière singulière d’habiter le corps. Expert en glissements spiralés des peaux, des surfaces « textiles » et tactiles, Kéléménis entreprend une rencontre avec ce corps classique s’appuyant à l’extrême limite de l’axe gravitaire, en une verticale posée juste au-dessus d’un unique point de contact au sol : la pointe. Si nous ne pouvons toucher le pourquoi de la démarche, c’est par contre le comment sur lequel nous sommes concentrés. Comment, lorsqu’on est interprète en danse, passer d’un geste dont le substrat se dépose à la surface de l’enveloppe épidermique, à un autre, dont la trace s’inscrit au plus profond de soi, le long de l’axe gravitaire ? 

 

 

« R comme Roseaux »  chorégraphe : Rita Quaglia durée 20 minutes

La danse de Rita Quaglia est emplie des magnifiques tensions dynamiques qu’elle a saisi au fil de ses rencontres avec des femmes chorégraphes telles que Catherine Diverres ou Mathilde Monnier. Cette artiste n’en porte pas moins les traces d’une autre corporalité, celle de la danseuse de formation classique qu’elle fut dans une première vie.

 

A l’occasion de sa rencontre avec la CIP, la chorégraphe accepte le jeu d’un rapprochement de son travail de création avec une notion clé du domaine de l’art, mise en avant par le Centre National de la Danse en 2008 à travers un événement multiforme (colloques, exposition, conférences, spectacles): « Danse et Résistance ».

 

Rita Quaglia est d’accord avec nous pour considérer que c’est là une façon d’apporter une contribution particulière à propos d’un sujet qui fait sens, dans le cadre de la CIP. En effet, son projet s’inscrit doublement dans le concept de formation développé :

Il participe de cette stimulation artistique que tentons d’offrir à ces jeunes artistes, par la pratique, à travers la découverte de projets de corps « étrangers » les uns aux autres, avec cependant un souci constant de mise en relation entre eux.

Il permet de positionner son travail de création pour la CIP, en écho d’un épisode de l’histoire artistique (les années 30 aux Etats Unis, avec le New Dance Group) où les artistes  ont su se saisir de façon exemplaire des espaces de dénonciation des problèmes de société, participant ainsi à tout un courant de pensée dont de nombreuses traces sont toujours présentent aujourd’hui.  

 

 « Ce que l’on sait de soi »  - Cartes Blanches CIP Regroupement de 5 travaux personnels –
première présentation : fin janvier 08

 

La réflexion ayant conduit à confronter les étudiants de la CIP à l’élaboration d’une composition personnelle vient de ce constat qu’on ne se positionne face à l’œuvre, dans le processus d’interprétation, qu’à l’aune de ce que l’on ose s’approprier de l’Autre, et de ce que l’on sait de soi. En effet, à l’endroit où chacun se situe, dans l’acte de transmission ou d’apprentissage d’une danse, l’interprète, tout comme le chorégraphe ou le maître de ballet parlent, avant toute chose, d’eux -mêmes, de leur univers corporel, alors même qu’ils tentent de parler de l’œuvre à danser.

 

Tout interprète doit conserver à l’esprit qu’il finira par donner à voir, définitivement, son phrasé personnel, l’intime de son être, le moment unique où il signe chacun de ses gestes.

 

Sur le mode du « Work in progress » les projets de la CIP auront été, au fil de 8 mois, ponctués de 2 présentations en spectacle, une forme de germination du processus d’éclaircissement de leur danse personnelle.

 

 

« Des oiseaux (encore et toujours…) » durée 20 minutes

Cette pièce prend essentiellement appui sur le matériau gestuel du « Lac des cygnes ». Dans l’histoire du ballet, l’être ailé est une figure récurrente. L’état d’envol y est entendu, non pas comme simple désir d’allègement, mais comme véritable « clé corporelle » permettant de se soustraire au réel. Cette échappée est aussi une façon, bien avant l’heure de l’art contemporain, d’entrer dans l’espace de l’abstraction.

 

Mais il est aussi question de se soustraire ici à la réalité de la narration en cours. Les principes compositionnels utilisés proposent une grande mise en distance de l’œuvre. Les images archétypales des cygnes du passé, échappés de l’esprit d’un prince, sont diffractées afin de mieux les rapprocher de ceux d’aujourd’hui. Nos paysages urbains actuels n’offrent-ils pas de nouveaux lieux de rêverie ou la pensée peut, encore et toujours, s’envoler ?